Le début du roman m’a déprimé. L’auteur décrit (avec beaucoup de détails !) les ravages que la première guerre a faits sur les hommes, les terres, et la France. Mais il faut passer l’introduction parce que le reste vaut clairement le coup.
Le meilleur personnage du roman, c’est Merlin :
Mais déjà Merlin était debout, le dépassant de deux têtes, se penchant vers lui, le fixant de ses gros yeux gris et demandant :
– Au restaurant, on peut avoir du poulet ?
Le poulet était la seule joie de son existence. Il mangeait assez salement, complétant les taches d’encre par d’autres de graisse, il ne retirait jamais son veston.
Pendant le repas, et à l’exception de Schneider qui cherchait toujours sa réplique, chacun tenta d’engager la conversation. Merlin, le nez dans son assiette, se contenta de quelques grognements et de quelques tsitt, tsitt du dentier qui découragèrent rapidement les bonnes volontés. Cependant, l’inspection étant passée, quoique l’envoyé du ministère fût tout à fait déplaisant, il régna vite une atmosphère de soulagement frisant l’allégresse. Le démarrage du chantier avait été assez difficile, on avait rencontré quelques petits problèmes. Dans ce genre d’opération, rien ne se déroule exactement comme prévu et les textes, même précis, n’envisagent jamais la réalité telle qu’elle vous saute aux yeux quand vous vous mettez au travail. On a beau être consciencieux, il survient des imprévus, on doit trancher, prendre des décisions et ensuite, comme vous avez commencé d’une certaine manière, revenir en arrière…
Ce cimetière, maintenant, on avait hâte qu’il soit vide et qu’on en ait terminé. L’inspection s’achevait sur un constat positif, rassurant. Rétrospectivement, chacun avait quand même eu un peu peur. On but pas mal, c’était aux frais de la princesse. Même Schneider finit par oublier l’insulte, préférant mépriser ce fonctionnaire grossier et reprendre du côtes-du-Rhône. Merlin se resservit trois fois du poulet, dévorant comme un affamé. Ses gros doigts étaient couverts de graisse. Lorsqu’il eut terminé, sans égard pour les autres convives, il jeta sur la table la serviette qui ne lui avait servi à rien, se leva et quitta le restaurant. Tout le monde fut pris de court, une vraie bousculade, il fallut en hâte avaler sa dernière bouchée, vider son verre, demander l’addition, vérifier la note, payer, on renversa des chaises, on courut à la porte. Quand ils arrivèrent dehors, Merlin était en train de pisser sur la roue de la voiture. Avant de se rendre à la gare, il fallut repasser au cimetière ramasser la sacoche de Merlin et ses registres. Son train partant quarante minutes plus tard, pas question de rester plus longtemps dans cet endroit, d’autant que la pluie, qui n’avait cessé qu’à l’heure du repas, venait de se remettre à tomber dru. Dans la voiture, il n’adressa pas un seul mot à quiconque, pas la moindre phrase de remerciement pour l’accueil, l’invitation, un vrai jean-foutre.
J’ai quand même un peu de peine pour Pradel. Si l’État ne lui avait pas mis des bâtons dans les roues, il aurait pu avoir le sexe et beaucoup d’argent : c’est-à-dire à peu près tout.