Pas d’avis personnel ici : ce qui suit est une revue de presse, compilée avec Claude le 15 octobre 2026, deux semaines après la sortie. Elle dévoile le retournement du film, impossible à contourner tant il concentre le débat.
Le film
Digger Rockwell (Tom Cruise, sous prothèses), magnat texan du pétrole, fore au Groenland. Une poche de méthane détache un iceberg géant qui dérive vers l’Europe, et le pouvoir américain (John Goodman en président) organise l’étouffement. Vers la demi-heure, on découvre qu’il s’agit des répétitions d’une pièce satirique, Fossil Fools, montée dans un futur proche déjà dévasté : Cruise joue en réalité Curtis Markson, l’acteur qui interprète Digger, et la pièce est financée par le neveu du vrai Digger (Jesse Plemons).
Les chiffres
- France : 3,1/5 pour la presse sur AlloCiné (35 titres), 3,8/5 pour les spectateurs, 6,9/10 sur SensCritique.
- États-Unis : 53 % sur Rotten Tomatoes (75 % côté public), 46 sur Metacritic, C+ au CinemaScore.
- Letterboxd : autour de 3,8/5 la première semaine, soit plus que Top Gun.
- Box-office : 165 000 entrées en première semaine en France (5ᵉ place), 8 M$ en ouverture en Amérique du Nord, le pire démarrage de Cruise en tête d’affiche depuis Lions for Lambs (2007). Environ 38 M$ dans le monde au 13 octobre, pour un budget de 125 à 180 M$ ; Variety projette une perte de l’ordre de 245 M$. C’est le dernier film Warner avant le rachat par Skydance.
Partout, le même écart : le public aime nettement plus que la critique.
En France
La presse généraliste est plutôt conquise. Le Monde y voit un jeu de massacre anti-MAGA comme Hollywood n’en ose plus, Le Figaro une satire politique doublée d’un autoportrait de cinéaste. La Croix, Le Point, Franceinfo, 20 Minutes et Le Parisien suivent, et Rolling Stone salue une performance démesurée qui prouve que Cruise n’est pas qu’un corps d’action. Première résume la forme : Docteur Folamour revu par Lánthimos.
La critique cinéphile est hostile. Libération parle d’un ragoût indigeste au propos vain, Les Inrocks d’un cinéaste qui accumule par horreur du vide, les Cahiers du cinéma d’un film moins désespéré que déplaisant, dont seul l’auteur sort indemne, abrité derrière son ironie. L’épisode du Masque et la Plume s’intitule « un film loupé, laid, ratage curieux ». Critikat voit dans la mise en abyme un serpent qui se mord la queue, une roublardise qui permet au film de désavouer ses propres scènes faibles.
Entre les deux : Télérama (riche en rebondissements, mais lourd), L’Obs (un barnum arty aux vraies qualités pamphlétaires), Positif (singulier mais souvent vain) et Écran Large, le plus nuancé : exaspérant pendant une heure, le film bascule ensuite en farce tragique sur l’art comme diversion.
Aux États-Unis et au Royaume-Uni
Accueil plus sévère. The Hollywood Reporter le range avec Babylon et Megalopolis : de l’orgueil plus que du risque, et une satire qui ne fait pas rire quand la réalité politique pratique déjà le « drill, baby, drill ». Variety y voit un Strangelove sans la malice de Kubrick, remplacée par un sermon. Time le juge creux et contre-productif pour la cause qu’il défend. Slate lui reproche de se tromper sur Brecht : il immerge là où il prétend distancier. Vulture parle de sabotage plus que d’autocritique, l’A.V. Club de style sans substance. Au Royaume-Uni, The Guardian et Empire mettent 2/5.
Les défenseurs sont moins nombreux mais pèsent lourd. Dans le New Yorker, Justin Chang le trouve plus fluide, plus mystérieux et finalement meilleur que Birdman. La BBC (4/5) estime qu’avec un acteur indé dans le rôle, on aurait salué l’audace de l’expérience. Sight and Sound le dit pesant mais impossible à lâcher. Le Los Angeles Times (Amy Nicholson, qui a écrit un livre sur Cruise) ne l’adore pas mais se réjouit qu’il existe. Chez IndieWire, David Ehrlich (C+) en fait le troisième volet d’une trilogie avec Birdman et Bardo : un échec, mais plus noble que les deux autres.
Chez les créateurs
Les Substacks anglophones sont bien plus enthousiastes que la presse. Pour Christian Beyzad, c’est peut-être le film le plus intelligent de la décennie ; Alexis Moon y voit un chef-d’œuvre d’anti-satire. Cole Haddon soutient que ce n’est pas une satire du tout, mais un film sur la complaisance de son propre public. Sur Letterboxd, les critiques populaires tournent autour de l’impuissance de l’art face au climat ; Patrick (H) Willems le trouve d’abord agaçant, puis se laisse presque gagner, et y voit le film parfait pour clore l’histoire de Warner.
Côté français, les blogs restent partagés, comme la presse : enthousiastes chez Culturellement Vôtre et L’Info tout court (8/10), éreintants chez Le Blog du Cinéma (doré mais creux, comme une Trump Tower) et Dunno the movie (épuisant). Fais pas genre estime que le film incarne le spectacle qu’il prétend dénoncer. Le podcast Furyosa le trouve à la fois détestable et admirable. Les grands YouTubeurs cinéma, en France comme aux États-Unis, ne s’en sont pas encore emparés.
Sur la forme
Quasi-consensus sur les décors de Dennis Gassner, souvent rotatifs, jugés kubrickiens ou brechtiens. L’image d’Emmanuel Lubezki, tournée en VistaVision, divise : grisâtre et livide pour Time et l’A.V. Club, bruegélienne pour IndieWire. Beaucoup y voient du Roy Andersson : teints de formol, contre-plongées sur des hommes qui hurlent, grands angles qui déforment les visages. La musique de Cosmo Sheldrake, bâtie sur des chants d’oiseaux menacés, est fabuleuse pour le LA Times, insupportable pour Vulture et Slate. Reproche transversal : tout le monde crie, tout le temps.
Cruise fait presque l’unanimité, avec des références qui reviennent partout : le coach de Magnolia, le producteur de Tropic Thunder, le Slim Pickens de Strangelove, Foghorn Leghorn. La réserve porte sur le cabotinage, que certains lisent comme une campagne pour l’Oscar (Little White Lies, Time), d’autres comme le plus grand risque de sa carrière (BBC). Sight and Sound note qu’il joue enfin son âge. Riz Ahmed est presque unanimement le meilleur second rôle ; Sandra Hüller, presque unanimement gâchée.
La scène la plus commentée est le monologue de Digger devant le Parlement européen : un plan-séquence d’une dizaine de minutes où il renvoie les Européens à leur propre dépendance au pétrole. Iñárritu a refusé de tourner d’autres axes après la prise retenue. C’est le sommet du film pour le LA Times, le New Yorker et Variety, un tunnel pour Slate et Time.
Sur le fond
La cible est jugée floue, et chacun y met son modèle : Trump (Guardian, THR, New Yorker), George W. Bush (A.V. Club), Musk (Slate, Rolling Stone), avec le Daniel Plainview de There Will Be Blood en arrière-plan. Les comparaisons attendues sont Docteur Folamour, Network et Don’t Look Up, souvent au détriment de Digger.
Le vrai clivage porte sur la mise en abyme. Pour ses détracteurs, c’est une échappatoire : le film met son propre propos entre guillemets et se protège de toute critique (THR, Vulture, Slate, Guardian, Critikat, Cahiers). Pour ses défenseurs, c’est le sujet : Fossil Fools est volontairement mauvaise, et le film parle de l’impuissance de l’art face à la catastrophe, de la catharsis comme baume et non comme remède, d’une satire récupérée par la famille même qu’elle vise (New Yorker, LA Times, Écran Large, et Sian Cain dans le Guardian, contre son propre critique). Plusieurs y lisent une accusation du spectateur plutôt que du magnat : nous aimons tous le pétrole.
Quelques angles plus singuliers :
- Peter Bradshaw (Guardian) relève que le plaidoyer de Digger contre le renouvelable et le nucléaire n’est jamais contredit par le film.
- L’A.V. Club pointe la contradiction d’un film qui accuse les riches, puis confie le salut à un riche bienveillant : le neveu mécène.
- Ehrlich (IndieWire) lit le monologue à travers la carrière de Cruise, artisan de la surenchère des blockbusters et sauveur autoproclamé de la salle de cinéma : si le film faisait un flop, le portrait de l’autoillusion n’en serait que plus cruel. Le flop a eu lieu.
- Christian Beyzad remarque que tous les méchants sont vieux : une génération qui a épuisé le monde avant de le laisser.
- Sight and Sound convoque Neil Postman (Se distraire à en mourir) : si regarder de l’art sur la catastrophe nous laisse impuissants, le film aurait au moins dû être plus amusant.
Ce qu’en disent les auteurs
Iñárritu présente Digger comme un film sur le récit et sur ceux qui le contrôlent. Il refuse la lecture gauche-droite, parle d’un documentaire du futur et dit préférer un accueil qui divise à un accueil tiède. Il voulait finir sur une seule image, sans sermon : le public de Fossil Fools quitte le théâtre, enfile ses masques à gaz et sort dans un New York irrespirable, quadrillé par des soldats. Cruise, lui, répète qu’il ne fait pas des films pour le premier week-end.