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Couverture de La carte et le territoire

livre

La carte et le territoire

Michel Houellebecq 2010

Recherches Google et Claude sur l’identitĂ© de Jed Martin :

Jed Martin est un personnage entiĂšrement fictif, Ă  qui Houellebecq invente une carriĂšre d’artiste plasticien : photographies de cartes Michelin, portraits de « mĂ©tiers », puis tableaux tardifs. Ce que rĂ©vĂšle pourtant le site kochxbos.com, c’est que la KochxBos Gallery (une vraie galerie d’art d’Amsterdam) a repris cette fiction Ă  son compte : un artiste s’est appropriĂ© l’identitĂ© de Jed Martin et a exposĂ© sous ce nom en 2016 (Travail Humain) puis en 2018 (Travail Humain II, oĂč la galerie avait reconstituĂ© son atelier), vendant de vĂ©ritables photographies prĂ©sentĂ©es comme le prolongement de la biographie inventĂ©e par Houellebecq, jusqu’à en reprendre les jalons : naissance prĂšs de Paris en 1975, exposition Ă  l’Espace Michelin en 2005. Un artiste bien rĂ©el jouant le rĂŽle du personnage fictif.

Quelques noms croisés en chemin :


La question de la beautĂ© est secondaire en peinture, les grands peintres du passĂ© Ă©taient considĂ©rĂ©s comme tels lorsqu’ils avaient dĂ©veloppĂ© du monde une vision Ă  la fois cohĂ©rente et innovante ; ce qui signifie qu’ils peignaient toujours de la mĂȘme maniĂšre, qu’ils utilisaient toujours la mĂȘme mĂ©thode, les mĂȘmes modes opĂ©ratoires pour transformer les objets du monde en objets picturaux ; et que cette maniĂšre, qui leur Ă©tait propre, n’avait jamais Ă©tĂ© employĂ©e auparavant. Ils Ă©taient encore davantage estimĂ©s en tant que peintres lorsque leur vision du monde paraissait exhaustive, semblait pouvoir s’appliquer Ă  tous les objets et toutes les situations existants ou imaginables.


« Je suis content que tu sois autonome », rĂ©pondit son pĂšre. « J’ai connu plusieurs types, dans ma vie, qui voulaient devenir artistes, et qui Ă©taient soutenus par leurs parents ; aucun n’a rĂ©ussi Ă  percer. C’est curieux, on pourrait croire que le besoin de s’exprimer, de laisser une trace dans le monde, est une force puissante ; et pourtant en gĂ©nĂ©ral ça ne suffit pas. Ce qui marche le mieux, ce qui pousse avec la plus grande violence les gens Ă  se dĂ©passer, c’est encore le pur et simple besoin d’argent.


Il aimait la porte battante, impossible Ă  vraiment fermer, qui donnait sur la route de GuĂ©ret, et l’énorme poĂȘle de la cuisine, qu’on pouvait alimenter par du bois, du charbon, et sans doute par n’importe quelle sorte de combustible. Il Ă©tait tentĂ© dans cette maison de croire Ă  des choses telles que l’amour, l’amour rĂ©ciproque du couple qui irradie les murs d’une certaine chaleur, d’une chaleur douce qui se transmet aux futurs occupants pour leur apporter la paix de l’ñme. À ce compte-lĂ  il aurait bien pu croire aux fantĂŽmes, ou Ă  n’importe quoi.


Ils vĂ©curent plusieurs semaines de bonheur (ce n’était pas, ce ne pouvait plus ĂȘtre le bonheur exacerbĂ©, fĂ©brile des jeunes, il n’était plus question pour eux au cours d’un week-end de s’exploser la tĂȘte ni de se dĂ©chirer grave ; c’était dĂ©jĂ  – mais ils Ă©taient encore en Ăąge de s’en amuser – la prĂ©paration Ă  ce bonheur Ă©picurien, paisible, raffinĂ© sans snobisme, que la sociĂ©tĂ© occidentale propose aux reprĂ©sentants de ses classes moyennes-Ă©levĂ©es en milieu de vie).


Bien des annĂ©es plus tard, lorsqu’il fut devenu cĂ©lĂšbre – et mĂȘme, Ă  vrai dire, extrĂȘmement cĂ©lĂšbre – Jed devait ĂȘtre interrogĂ© Ă  de nombreuses reprises sur ce que signifiait, Ă  ses yeux, le fait d’ĂȘtre un artiste. Il ne devait rien trouver de trĂšs intĂ©ressant ni de trĂšs original Ă  dire, Ă  l’exception d’une seule chose, qu’il devait par consĂ©quent rĂ©pĂ©ter presque Ă  chaque interview : ĂȘtre artiste, Ă  ses yeux, c’était avant tout ĂȘtre quelqu’un de soumis. Soumis Ă  des messages mystĂ©rieux, imprĂ©visibles, qu’on devait donc faute de mieux et en l’absence de toute croyance religieuse qualifier d’intuitions ; messages qui n’en commandaient pas moins de maniĂšre impĂ©rieuse, catĂ©gorique, sans laisser la moindre possibilitĂ© de s’y soustraire – sauf Ă  perdre toute notion d’intĂ©gritĂ© et tout respect de soi-mĂȘme.


Le soleil se lĂšve Ă  neuf heures ; bon, le temps de se laver, de prendre des cafĂ©s, il est Ă  peu prĂšs midi, il me reste quatre heures de jour Ă  tenir, le plus souvent j’y parviens sans trop de dĂ©gĂąts. Mais au printemps c’est insupportable, les couchers de soleil sont interminables et magnifiques, c’est comme une espĂšce de putain d’opĂ©ra, il y a sans arrĂȘt de nouvelles couleurs, de nouvelles lueurs, j’ai essayĂ© une fois de rester ici tout le printemps et l’étĂ© et j’ai cru mourir, chaque soir j’étais au bord du suicide, avec cette nuit qui ne tombait jamais.


Vous savez, ce sont les journalistes qui m’ont fait la rĂ©putation d’un ivrogne ; ce qui est curieux, c’est qu’aucun d’entre eux n’ait jamais rĂ©alisĂ© que si je buvais beaucoup en leur prĂ©sence, c’était uniquement pour parvenir Ă  les supporter.


— Il y a un jour, une semaine spĂ©ciale oĂč vous ĂȘtes libre ?

— Pas vraiment. La plupart du temps, je ne fais rien. Rappelez-moi quand vous avez l’intention de venir. Bonsoir.


Qu’est-ce qui dĂ©finit un homme ? Quelle est la question que l’on pose en premier Ă  un homme, lorsqu’on souhaite s’informer de son Ă©tat ? Dans certaines sociĂ©tĂ©s, on lui demande d’abord s’il est mariĂ©, s’il a des enfants ; dans nos sociĂ©tĂ©s, on s’interroge en premier lieu sur sa profession. C’est sa place dans le processus de production, et pas son statut de reproducteur, qui dĂ©finit avant tout l’homme occidental.


Olga Ă©tait douce, elle Ă©tait douce et aimante, Olga l’aimait, se rĂ©pĂ©ta-t-il avec une tristesse croissante en mĂȘme temps qu’il rĂ©alisait que plus rien n’aurait lieu entre eux, ne pourrait plus jamais avoir lieu entre eux, la vie vous offre une chance parfois se dit-il mais lorsqu’on est trop lĂąche ou trop indĂ©cis pour la saisir la vie reprend ses cartes, il y a un moment pour faire les choses et pour entrer dans un bonheur possible, ce moment dure quelques jours, parfois quelques semaines ou mĂȘme quelques mois mais il ne se produit qu’une fois et une seule, et si l’on veut y revenir plus tard c’est tout simplement impossible, il n’y a plus de place pour l’enthousiasme, la croyance et la foi, demeure une rĂ©signation douce, une pitiĂ© rĂ©ciproque et attristĂ©e, la sensation inutile et juste que quelque chose aurait pu avoir lieu, qu’on s’est simplement montrĂ© indigne du don qui vous avait Ă©tĂ© fait.


Il se replia sur un hĂŽtel proche de l’aĂ©roport, vaste et fonctionnel, situĂ© sur le territoire de la commune de Glattbrugg. Il Ă©tait d’ailleurs lui-mĂȘme assez cher, et paraissait trĂšs confortable ; mais existait-il, en Suisse, des hĂŽtels bon marchĂ© ? des hĂŽtels inconfortables ?


D’ailleurs il n’avait pas passĂ© son enfance dans la Creuse, seulement quelques vacances d’étĂ© dont il ne gardait aucun souvenir prĂ©cis, juste celui d’un bonheur indĂ©fini, brutal.


C’est de cette maniĂšre indirecte, en quelque sorte par recoupement, qu’il prit conscience qu’il venait lui-mĂȘme d’avoir soixante ans. C’était surprenant : il n’avait pas conscience d’avoir vieilli Ă  ce point. C’est Ă  travers les relations avec autrui, et par leur intermĂ©diaire, qu’on prend conscience de son propre vieillissement ; soi-mĂȘme, on a toujours tendance Ă  se voir sous les espĂšces de l’éternitĂ©.

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