Je n’ai rien à dire sur Sérotonine. C’est un excellent roman que je relirai quand je serai plus vieux et plus décomposé.
Elle était contente, me dit-elle, qu’Aymeric reçoive une visite, ils travaillaient trop, ils ne voyaient plus personne, ils s’enterraient alors qu’ils n’avaient pas trente ans. À vrai dire j’étais dans la même situation, à cela près que ma charge de travail n’avait rien d’excessif, et au fond tout le monde était dans la même situation, les années d’études sont les seules années heureuses, les seules années où l’avenir paraît ouvert, où tout paraît possible, la vie d’adulte ensuite, la vie professionnelle n’est qu’un lent et progressif enlisement, c’est même sans doute pour cette raison que les amitiés de jeunesse, celles qu’on noue pendant ses années d’étudiant et qui sont au fond les seules amitiés véritables, ne survivent jamais à l’entrée dans la vie adulte, on évite de revoir ses amis de jeunesse pour éviter d’être confronté aux témoins de ses espérances déçues, à l’évidence de son propre écrasement.
Nous prîmes donc une chambre pour la nuit à l’hôtel Mercure Côte de Nacre, c’était ce à quoi on peut s’attendre dans un hôtel Mercure, enfin c’est là que nous passâmes notre première nuit, et il est probable que je m’en souviendrai jusqu’à la fin de mes jours, que les images de cette décoration ridicule reviendront me hanter jusqu’à la dernière limite, d’ailleurs elles reviennent déjà chaque soir et je sais que cela ne cessera pas, que cela ne fera au contraire que s’accentuer, de manière de plus en plus lancinante, jusqu’à ce que la mort me délivre.
Les hommes en général ne savent pas vivre, ils n’ont aucune vraie familiarité avec la vie, ils ne s’y sentent jamais tout à fait à leur aise, aussi poursuivent-ils différents projets, plus ou moins ambitieux plus ou moins grandioses c’est selon, en général bien entendu ils échouent et parviennent à la conclusion qu’ils auraient mieux fait, tout simplement, de vivre, mais en général aussi il est trop tard.
Je ne sais plus, je suis vieux maintenant, je n’arrive plus bien à me souvenir, mais il me semble que j’avais déjà peur, et que j’avais bien compris, déjà à cette époque, que le monde social était une machine à détruire l’amour.
Dieu est un scénariste médiocre, c’est la conviction que presque cinquante années d’existence m’ont amené à former, et plus généralement Dieu est un médiocre, tout dans sa création porte la marque de l’approximation et du ratage, quand ce n’est pas celle de la méchanceté pure et simple, bien sûr il y a des exceptions, il y a forcément des exceptions, la possibilité du bonheur devait subsister ne fût-ce qu’à titre d’appât, enfin je m’égare revenons à mon sujet qui est moi, ce n’est pas qu’il soit spécialement intéressant mais c’est mon sujet.