lucas.zip
Couverture de Soumission

livre

Soumission

Michel Houellebecq 2015

Ce n’est pas le thĂšme principal du roman, mais sa lecture m’a permi de dĂ©couvrir le distributionnisme.


Seule la littĂ©rature peut vous permettre d’entrer en contact avec l’esprit d’un mort, de maniĂšre plus directe, plus complĂšte et plus profonde que ne le ferait mĂȘme la conversation avec un ami – aussi profonde, aussi durable que soit une amitiĂ©, jamais on ne se livre, dans une conversation, aussi complĂštement qu’on ne le fait devant une feuille vide, s’adressant Ă  un destinataire inconnu.


Alors bien entendu, lorsqu’il est question de littĂ©rature, la beautĂ© du style, la musicalitĂ© des phrases ont leur importance ; la profondeur de la rĂ©flexion de l’auteur, l’originalitĂ© de ses pensĂ©es ne sont pas Ă  dĂ©daigner ; mais un auteur c’est avant tout un ĂȘtre humain, prĂ©sent dans ses livres, qu’il Ă©crive trĂšs bien ou trĂšs mal en dĂ©finitive importe peu, l’essentiel est qu’il Ă©crive et qu’il soit, effectivement, prĂ©sent dans ses livres (il est Ă©trange qu’une condition si simple, en apparence si peu discriminante, le soit en rĂ©alitĂ© tellement, et que ce fait Ă©vident, aisĂ©ment observable, ait Ă©tĂ© si peu exploitĂ© par les philosophes de diverses obĂ©diences : parce que les ĂȘtres humains possĂšdent en principe, Ă  dĂ©faut de qualitĂ©, une mĂȘme quantitĂ© d’ĂȘtre, ils sont tous en principe Ă  peu prĂšs Ă©galement prĂ©sents ; ce n’est pourtant pas l’impression qu’ils donnent, Ă  quelques siĂšcles de distance, et trop souvent on voit s’effilocher, au fil de pages qu’on sent dictĂ©es par l’esprit du temps davantage que par une individualitĂ© propre, un ĂȘtre incertain, de plus en plus fantomatique et anonyme).


L’idĂ©e de jeunesse impliquait me semblait-il un certain enthousiasme Ă  l’égard de la vie, ou peut-ĂȘtre une certaine rĂ©volte, le tout accompagnĂ© d’une au moins vague sensation de supĂ©rioritĂ© par rapport Ă  la gĂ©nĂ©ration que l’on Ă©tait appelĂ© Ă  remplacer ; je n’avais jamais, en moi, rien ressenti de semblable.


Ces relations amoureuses se dĂ©roulĂšrent suivant un schĂ©ma relativement immuable. Elles prenaient naissance en dĂ©but d’annĂ©e universitaire Ă  l’occasion d’un TD, d’un Ă©change de notes de cours, enfin d’une de ces multiples occasions de socialisation, si frĂ©quentes dans la vie de l’étudiant, et dont la disparition consĂ©cutive Ă  l’entrĂ©e dans la vie professionnelle plonge la plupart des ĂȘtres humains dans une solitude aussi stupĂ©fiante que radicale.


Que l’histoire politique puisse jouer un rĂŽle dans ma propre vie continuait Ă  me dĂ©concerter, et Ă  me rĂ©pugner un peu. Je me rendais bien compte pourtant, et depuis des annĂ©es, que l’écart croissant, devenu abyssal, entre la population et ceux qui parlaient en son nom, politiciens et journalistes, devait nĂ©cessairement conduire Ă  quelque chose de chaotique, de violent et d’imprĂ©visible. La France, comme les autres pays d’Europe occidentale, se dirigeait depuis longtemps vers la guerre civile, c’était une Ă©vidence ; mais jusqu’à ces derniers jours j’étais encore persuadĂ© que les Français dans leur immense majoritĂ© restaient rĂ©signĂ©s et apathiques – sans doute parce que j’étais moi-mĂȘme passablement rĂ©signĂ© et apathique.


Si Myriam avait Ă©tĂ© Ă  mes cĂŽtĂ©s je n’aurais pas davantage eu de raisons, Ă  vrai dire, d’ĂȘtre Ă  Martel ; mais la question ne se serait simplement pas posĂ©e. Un couple est un monde, un monde autonome et clos qui se dĂ©place au milieu d’un monde plus vaste, sans en ĂȘtre rĂ©ellement atteint ; solitaire, j’étais traversĂ© de failles, et il me fallut un certain courage pour, rangeant la feuille d’informations dans une poche de mon blouson, ressortir visiter le village.


Mais je vais vous poser une question qui va peut-ĂȘtre vous paraĂźtre surprenante : avez-vous vraiment envie de choisir ?

— Eh bien
 oui. Il me semble que oui.

— N’est-ce pas un peu une illusion ? On observe que tous les hommes, mis en situation de choisir, font exactement les mĂȘmes choix.

← Retour au journal