Ce nâest pas le thĂšme principal du roman, mais sa lecture mâa permi de dĂ©couvrir le distributionnisme.
Seule la littĂ©rature peut vous permettre dâentrer en contact avec lâesprit dâun mort, de maniĂšre plus directe, plus complĂšte et plus profonde que ne le ferait mĂȘme la conversation avec un ami â aussi profonde, aussi durable que soit une amitiĂ©, jamais on ne se livre, dans une conversation, aussi complĂštement quâon ne le fait devant une feuille vide, sâadressant Ă un destinataire inconnu.
Alors bien entendu, lorsquâil est question de littĂ©rature, la beautĂ© du style, la musicalitĂ© des phrases ont leur importance ; la profondeur de la rĂ©flexion de lâauteur, lâoriginalitĂ© de ses pensĂ©es ne sont pas Ă dĂ©daigner ; mais un auteur câest avant tout un ĂȘtre humain, prĂ©sent dans ses livres, quâil Ă©crive trĂšs bien ou trĂšs mal en dĂ©finitive importe peu, lâessentiel est quâil Ă©crive et quâil soit, effectivement, prĂ©sent dans ses livres (il est Ă©trange quâune condition si simple, en apparence si peu discriminante, le soit en rĂ©alitĂ© tellement, et que ce fait Ă©vident, aisĂ©ment observable, ait Ă©tĂ© si peu exploitĂ© par les philosophes de diverses obĂ©diences : parce que les ĂȘtres humains possĂšdent en principe, Ă dĂ©faut de qualitĂ©, une mĂȘme quantitĂ© dâĂȘtre, ils sont tous en principe Ă peu prĂšs Ă©galement prĂ©sents ; ce nâest pourtant pas lâimpression quâils donnent, Ă quelques siĂšcles de distance, et trop souvent on voit sâeffilocher, au fil de pages quâon sent dictĂ©es par lâesprit du temps davantage que par une individualitĂ© propre, un ĂȘtre incertain, de plus en plus fantomatique et anonyme).
LâidĂ©e de jeunesse impliquait me semblait-il un certain enthousiasme Ă lâĂ©gard de la vie, ou peut-ĂȘtre une certaine rĂ©volte, le tout accompagnĂ© dâune au moins vague sensation de supĂ©rioritĂ© par rapport Ă la gĂ©nĂ©ration que lâon Ă©tait appelĂ© Ă remplacer ; je nâavais jamais, en moi, rien ressenti de semblable.
Ces relations amoureuses se dĂ©roulĂšrent suivant un schĂ©ma relativement immuable. Elles prenaient naissance en dĂ©but dâannĂ©e universitaire Ă lâoccasion dâun TD, dâun Ă©change de notes de cours, enfin dâune de ces multiples occasions de socialisation, si frĂ©quentes dans la vie de lâĂ©tudiant, et dont la disparition consĂ©cutive Ă lâentrĂ©e dans la vie professionnelle plonge la plupart des ĂȘtres humains dans une solitude aussi stupĂ©fiante que radicale.
Que lâhistoire politique puisse jouer un rĂŽle dans ma propre vie continuait Ă me dĂ©concerter, et Ă me rĂ©pugner un peu. Je me rendais bien compte pourtant, et depuis des annĂ©es, que lâĂ©cart croissant, devenu abyssal, entre la population et ceux qui parlaient en son nom, politiciens et journalistes, devait nĂ©cessairement conduire Ă quelque chose de chaotique, de violent et dâimprĂ©visible. La France, comme les autres pays dâEurope occidentale, se dirigeait depuis longtemps vers la guerre civile, câĂ©tait une Ă©vidence ; mais jusquâĂ ces derniers jours jâĂ©tais encore persuadĂ© que les Français dans leur immense majoritĂ© restaient rĂ©signĂ©s et apathiques â sans doute parce que jâĂ©tais moi-mĂȘme passablement rĂ©signĂ© et apathique.
Si Myriam avait Ă©tĂ© Ă mes cĂŽtĂ©s je nâaurais pas davantage eu de raisons, Ă vrai dire, dâĂȘtre Ă Martel ; mais la question ne se serait simplement pas posĂ©e. Un couple est un monde, un monde autonome et clos qui se dĂ©place au milieu dâun monde plus vaste, sans en ĂȘtre rĂ©ellement atteint ; solitaire, jâĂ©tais traversĂ© de failles, et il me fallut un certain courage pour, rangeant la feuille dâinformations dans une poche de mon blouson, ressortir visiter le village.
Mais je vais vous poser une question qui va peut-ĂȘtre vous paraĂźtre surprenante : avez-vous vraiment envie de choisir ?
â Eh bien⊠oui. Il me semble que oui.
â Nâest-ce pas un peu une illusion ? On observe que tous les hommes, mis en situation de choisir, font exactement les mĂȘmes choix.